L’écologie est-elle de droite ?

"Si l’écologie cesse d’être une rêverie pour devenir un facteur de transformation sociale et politique, alors elle doit nécessairement s’attaquer aux inégalités économiques"

J. Grau 7 juin 2011

 


Les écologistes, c’est le moins qu’on puisse dire, ne sont pas aimés par tout le monde. Beaucoup les considèrent avec méfiance, sinon avec répulsion. C’est notamment le cas à gauche, où d’aucuns leur reprochent d’être des bobos bien-pensants, qui négligent la question sociale au profit des pandas, culpabilisent ceux qui n’ont pas les moyens de manger bio et rêvent d’écraser les pauvres avec une bonne petite taxe carbone. Les écolos se disent souvent de gauche, et c’est de préférence vers les partis de gauche qu’ils se tournent pour nouer des alliances électorales. Mais ne sont-ils pas, de par leur idéologie, leur appartenance sociale et leur pratique politique, profondément ancrés à droite ?

Cette question, apparemment simple, contient en fait deux problèmes. Il y a d’abord un problème de fait : est-il exact que les écologistes actuels soient plutôt orientés à droite ? Et puis il y a un problème plus abstrait, plus philosophique : l’écologie est-elle par définition de droite ? On me permettra de traiter d’abord le second problème. Car comment pourrait-on attribuer aux écologistes des étiquettes politiques si on ignore le sens précis des mots « écologie », « gauche » et « droite » ?

 

 

Quelques définitions

 

Tâchons d’abord de définir le premier de ces trois termes. L’écologie politique – à distinguer de l’écologie scientifique – est un courant multiforme qui veut transformer la manière de produire et de consommer au nom de la préservation des écosystèmes. Les écologistes, je viens d’y faire allusion, ne forment pas un mouvement homogène. Leurs motivations ne sont pas forcément les mêmes. Certains ont d’abord des préoccupations humanistes : ils veulent préserver des écosystèmes rendant possible la perpétuation d’une vie humaine saine. D’autres, davantage sensibles à la dimension esthétique du problème, militeront contre l’enlaidissement des paysages. D’autres enfin sont mus par un amour de la nature dans son ensemble, et ne pensent pas qu’il faille privilégier l’espèce humaine par rapport aux autres.

Les écologistes peuvent également différer quant à leurs stratégies. Pour certains, il faut se préparer le plus tôt possible à la décroissance, laquelle finira tôt ou tard par arriver à cause de l’épuisement des ressources naturelles. D’autres, plus modérés, espèrent pouvoir concilier croissance et écologie grâce à une mystérieuse « croissance verte » ou à un paradoxal « développement durable ». En tous les cas, les écologistes s’accordent tous – au moins dans leurs discours – pour dénoncer le gaspillage, la pollution, l’appauvrissement de la biodiversité et la destruction des écosystèmes induits par les excès de la civilisation industrielle.

Qu’en est-il maintenant de la différence entre « gauche » et « droite » ? Il est évidemment difficile de définir ces notions, qui varient considérablement suivant les époques et les sociétés. Il me semble pourtant que ces deux tendances politiques se distinguent sur la question des inégalités. La droite, à une certaine époque, s’appelait le « parti de l’ordre ». Depuis, elle préfère s’attribuer des épithètes plus sympathiques, comme « moderne » ou « populaire » (Union pour un Mouvement Populaire, Partido Popular, etc.), mais le fond idéologique n’a pas changé : il s’agit toujours de préserver l’ordre établi, voire d’accroître le fossé entre les faibles et les puissants. La gauche, au contraire, a toujours promu une réduction ou une disparition de certaines inégalités.

Naturellement, toutes les inégalités ne sont pas de même nature, et c’est pourquoi il y a plusieurs manières d’être de gauche, comme il y a plusieurs manières d’être de droite. On peut combattre les inégalités entre hommes libres et esclaves, entre hommes et femmes, entre blancs et non-blancs, entre hétérosexuels et homosexuels, etc. Mais c’est généralement aux écarts de richesse que l’on pense lorsqu’on emploie les mots de « gauche » et d’« inégalités ». Cet usage semble bien fondé dans une civilisation comme la nôtre, où la puissance de l’argent a fini par dominer toutes les autres. Les inégalités de richesse occupent une place centrale, et c’est d’abord en s’y attaquant qu’on pourra réduire efficacement les autres formes d’inégalités. On sait, par exemple, que les personnes appartenant aux minorités ethniques ou raciales sont souvent, avec les femmes, les premières touchées par la pauvreté et par la précarité. Il est donc dérisoire de s’attaquer aux discriminations dont elles sont victimes sans exiger une nouvelle répartition des richesses et du temps de travail.

 

 

L’écologie : une idéologie réactionnaire…

 

Il est assez facile, au vu de ces définitions, de voir en quoi l’écologie peut apparaître comme une idéologie droitière. Même s’ils ne sont pas systématiquement hostiles aux innovations technologiques, les écologistes estiment que la civilisation industrielle est allée beaucoup trop loin dans la transformation de la nature et des sociétés humaines, et qu’il faudrait revenir en arrière dans de nombreux domaines. De ce point de vue, l’écologie politique a un côté réactionnaire, au sens le plus général du terme. Il n’est donc pas étonnant qu’on trouve parmi les écologistes des gens de droite, voire d’extrême droite, des nostalgiques d’un ordre préindustriel, où la paysannerie constituait la force vive du peuple et où chaque catégorie sociale savait rester à sa place.

On pourra même, dans une perspective marxiste, considérer que l’écologie est nécessairement réactionnaire sur les plans social et politique. Les marxistes, en effet, ont souvent le même optimisme que la droite libérale à l’égard du progrès technique. Pour eux, c’est ce progrès qui rendra possible l’avènement d’une société d’abondance, où les masses ne seront plus contraintes de vendre leur force de travail pour subsister. Toute remise en question du progrès technique, toute condamnation du gaspillage et de la pollution leur paraît donc suspectes. Quant aux écologistes modernistes, ceux qui misent tout sur de nouvelles technologies (énergie solaire, éoliennes, habitations autonomes sur le plan énergétique, etc.), ils n’en sont pas moins dignes de méfiance : ne sont-ils pas les promoteurs d’un « capitalisme vert », c’est-à-dire d’une nouvelle forme d’exploitation ?

Les raisons ne manquent pas, on le voit, de classer l’écologie à droite, voire à l’extrême droite. Pourtant, je suis persuadé qu’il y a un lien logique entre écologie et gauche. Tout écologiste conséquent doit lutter contre les puissances de l’argent – multinationales, banques, spéculateurs, sociétés financières – car même si elles investissent dans un « capitalisme vert », leur recherche d’une accumulation indéfinie de richesses est en contradiction avec la finitude des ressources naturelles. Inversement, tout homme de gauche devrait logiquement être écologiste, car seule une société écologique pourrait être égalitaire. Voyons cela plus précisément.

 

 

Les écologistes conséquents sont de gauche

 

Comme on l’a vu plus haut, il est tout à fait possible d’être à la fois écologiste et nostalgique d’un ordre social inégalitaire. Mais si l’écologie cesse d’être une rêverie pour devenir un facteur de transformation sociale et politique, alors elle doit nécessairement s’attaquer aux inégalités économiques. Car les principaux désastres écologiques sont dus à une minorité de super riches qui, pour accroître encore leurs profits, massacrent les forêts, polluent les mers, les sols et l’air, et poussent les masses à toujours consommer davantage. Un écologiste qui ne s’attaque pas à la puissance des multinationales et au système financier actuel est un naïf ou un hypocrite. Qu’il en ait ou non conscience, c’est un homme de droite. Inversement, un écologiste conséquent, qui s’en prend clairement aux puissances de l’argent, a une action de gauche, même s’il est par ailleurs nostalgique de la société préindustrielle.

On pourrait m’objecter qu’un écologiste peut avoir une stratégie de gauche tout en ayant à plus ou moins long terme des objectifs de droite. Supposons en effet que les puissances de l’argent soient mises au pas grâce à une coalition menée par des écologistes. Cette révolution accoucherait-elle d’une société égalitaire ? Rien n’est moins sûr. Il pourrait bien se faire que des écologistes mettent en place une dictature afin de contraindre les entreprises et les individus à produire et consommer selon des normes très strictes. Il y aurait donc une forte inégalité politique entre la base et le sommet de la société, ce qui n’est pas spécialement conforme aux idéologies de gauche. De plus, on sait par expérience que les inégalités politiques s’accompagnent généralement d’inégalités économiques. On l’a bien vu en Union soviétique, où la Nomenklatura s’accordait à elle-même quelques privilèges non négligeables. Les dirigeants de la dictature verte feraient à coup sûr la même chose. Ils se donneraient le droit de gaspiller, de polluer et de consommer davantage que leurs sujets.

Cependant une telle dictature pourrait-elle subsister longtemps ? C’est peu vraisemblable. D’abord, on voit mal comment des dictateurs pourraient suffisamment contrôler leur soif de richesses et de pouvoir pour garder durablement une ligne politique écologique. Dans leur désir d’accroître leurs ressources matérielles, ils auraient en effet deux possibilités : la guerre ou la croissance économique – deux solutions qui, à court ou à long terme, sont désastreuses sur le plan écologique. D’autre part, les masses finiraient par se révolter, incapables de se serrer la ceinture plus longtemps tandis qu’une poignée de privilégiés vivrait dans le luxe. Les dictateurs seraient finalement contraints de partir, ou d’assouplir le carcan économique et écologique qu’ils auraient imposé au peuple. Ainsi, on en reviendrait peu à peu à une société productiviste et consumériste, hautement pollueuse et gaspilleuse.

À ce sujet, on pourra lire avec profit Comment les riches détruisent la planète d’Hervé Kempf (Seuil). Pour ce journaliste du Monde, il n’y a pas à séparer l’écologie politique du combat pour la justice sociale. S’inspirant de l’économiste et sociologue Thorstein Veblen, Kempf explique que les pays riches et les classes supérieures sont en grande partie responsables du désastre écologique actuel. Leur mode de vie, en effet, sert de modèle au reste du monde. Les pays pauvres copient les pays riches, les classes moyennes copient les classes supérieures et les classes populaires copient les classes moyennes. Or, les plus riches, c’est un fait, consomment énormément de matières premières et d’énergie. Ce n’est pas qu’ils en aient forcément besoin. Seulement, il leur faut montrer au reste du monde, et d’abord à leurs pairs, qu’ils font partie du gratin.

C’est ce que Veblen appelait la consommation ostentatoire. Les plus riches font donc une sorte de compétition pour savoir qui aura le plus gros yacht, le jet le plus rapide, etc. Et cette compétition, à une échelle chaque fois plus modeste, se répercute à travers toutes les couches de la société, jusqu’aux jeunes des banlieues qui veulent porter des fringues de marque. Ainsi, les classes supérieures sont les moteurs du consumérisme et du productivisme. Pour rendre acceptable l’idée d’un mode de vie économe et modeste, il faut donc d’abord s’attaquer aux plus riches et réduire considérablement les inégalités économiques. Tant qu’on n’aura pas fait cette révolution-là, l’écologie apparaîtra toujours aux pays pauvres ou aux classes populaires comme un prêchi-prêcha bobo destiné à les maintenir dans la pauvreté.

A la démonstration d’Hervé Kempf, j’ajouterais qu’un plus juste partage des richesses permettrait de concilier un enrichissement des plus pauvres avec un arrêt du productivisme. Aujourd’hui, il est encore très difficile de mettre en question le dogme de la croissance économique. Même à gauche, on admet généralement qu’elle est positive parce qu’elle permet aux classes populaires de s’enrichir. Le problème, c’est que la croissance n’est ni tenable à long terme – à cause de l’épuisement des ressources naturelles – ni efficace sur le plan de la justice sociale. S’il y a eu une diminution des inégalités durant les trente glorieuses, c’est sans doute moins dû à la croissance fabuleuse de cette époque qu’à une forte mobilisation sociale. Les plus riches ont accepté un compromis historique pour éviter une révolution. Depuis, malgré la faiblesse de la croissance, la quantité de richesses produites a considérablement augmenté. Pourtant, même avant la crise de 2008, il y a eu une multiplication de travailleurs pauvres, de SDF, de gens mal nourris. On voit bien ici que la croissance n’est pas le principal facteur de justice sociale. Ce qu’il faut, ce n’est pas plus de croissance, c’est une mobilisation sociale qui impose un juste partage des richesses produites.

 

 

En toute logique, les gens de gauche devraient être écologistes

 

J’ai tenté de démontrer que l’écologie implique logiquement un certain égalitarisme. Il me semble que la réciproque est tout aussi vrai : une gauche conséquente se doit d’être écologiste. Je vois à cela trois raisons. La première, c’est que ce sont les plus pauvres qui souffrent le plus des désastres écologiques. Ce sont eux qui n’ont pas les moyens de manger bio, eux qui manipulent des produits toxiques dans les usines, etc. Ensuite, il est probable que la pollution et le gaspillage vont accroître les inégalités entre pays, entre classes sociales et entre individus. Face à la pénurie grandissante des ressources naturelles, les plus puissants ne vont certainement pas avoir le réflexe d’organiser un partage plus équitable. Ils vont bien plutôt accaparer ces ressources afin de maintenir leur train de vie extravagant, quitte à accroître encore le fossé qui les sépare des gueux.

Enfin, je pense qu’il est assez logique de la part d’un homme ou d’une femme de gauche de s’intéresser aux générations futures. Ce genre de souci existe sans doute chez des gens de droite, mais il devrait être encore plus présent à gauche. Être de gauche, comme je l’ai dit plus haut, consiste à vouloir réduire ou supprimer les inégalités. Or, s’il est une inégalité particulièrement frappante, c’est celle qui existe entre les adultes et les enfants. Il ne s’agit évidemment pas de la supprimer entièrement. Seulement, nous devons considérer que les enfants sont appelés à devenir nos égaux, et que nous n’avons pas à leur imposer autoritairement un avenir qu’ils ne souhaitent pas. Comme le disait Bakounine : « L’enfant n’appartient ni à l’État ni à sa famille, mais à sa future liberté ».

 

 

Pourquoi les écologistes sont-ils de droite ?

 

Il apparaît donc que l’écologie politique, loin d’être par essence de droite, tend logiquement à l’égalitarisme. Réciproquement, il semble bien qu’une gauche conséquente devrait être écologiste. Mais alors, comment se fait-il qu’il y ait si peu d’écologistes vraiment à gauche et si peu de gens de gauche qui soient vraiment écologistes ? Il y a sans doute plusieurs facteurs expliquant cette situation, mais il en est particulièrement décisif : c’est que nous vivons dans une époque marquée à droite, une époque qui a vu le triomphe des puissances de l’argent et de l’idéologie néolibérale qui justifie leur hégémonie. Si les écologistes (en tout cas les plus médiatiques et les plus influents) sont si peu à gauche, c’est tout simplement parce que le monde politique dans son ensemble a viré à droite. La gauche elle-même n’est plus de gauche. Il fut un temps où l’extrême grauche reprochait à la social-démocratie d’être réformiste et anti-révolutionnaire. Aujourd’hui, la social-démocratie n’est même plus réformiste : elle s’accommode très bien de la montée des inégalités, quand elle n’est pas elle-même à leur origine : en France, c’est sous Mitterrand et Bérégovoy que la dérégulation financière a commencé ; en Allemagne, c’est sous Schröder qu’a été votée la tristement célèbre loi Hartz IV.

Cette dérive droitière pourrait expliquer aussi pourquoi les partis de gauche sont généralement peu écologiques. Pour l’être vraiment, ils devraient s’attaquer aux multinationales et à la finance internationale. Autrement dit, il faudrait que la gauche devienne – comme disait Bourdieu – une « gauche de gauche ». Tant qu’elle n’aura pas décidé de combattre à nouveau les inégalités économiques, il ne lui restera qu’à promouvoir la croissance, censée permettre l’enrichissement des pauvres, ce qui revient à accepter le productivisme avec son cortège de pollutions et de gaspillage.


 

Source :http://www.agoravox.fr/actualites/p...

 



17/01/2012
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