Il y avait.


Certains éléments ne parleront pas à ceux qui sont nés loin de la mer mais l'évocation d'un certain décor et de relations sociales pourraient entrer en résonance chez quelques "anciens". Nostalgie ou petite transmission mémorielle envers les plus jeunes? Un peu des deux sans doute.

 

 

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l y avait peu de voiles
Pour étonner le décor
Mais des bettes au toit de toile
Pour dessoleiller les corps
Les bourgeois laissaient la rade
Au petit peuple, aux prolos
Rinçant de pêche en baignade
Le fil de la vie dans l'eau
On ne connaissait ni spi, ni trimaran
Mais le capian, la mahonne, la largade
Se frottant à tous les soleils sans pommade
Piégeant roucaou, calambo, sar, loup, saran
On mangeait la mer depuis nos grands parents.

Aux replis de notre enfance
S'ancraient des traînées de sel
Des bouffées d'iode en vacances
De moisi, pour le missel
De carriole en escapade
De ballon en sac d'oursins
D'une branlette en cagade
--C'est pas trop sain d'être un saint--
On n'était pas fils de la télévision
Mais peut-être petits-fils de la nature
Pas besoin de décodeur pour l'aventure
Un rien de temps nous en faisait provision
On n'aurait pas pu vivre en eurovision

Ni parking, ni cité-cage
Mais des cours, des escaliers
Des traverses, des passages
Des jardinets en palier
Des maisons ayant la flemme
De s'aligner au cordeau
Où l'on évoquait l'OM
Mais pas encore Bordeaux
On ne pouvait qu'être rouge ou capélan
Les pauvres, longtemps coiffés par la Calotte
Sur le chantier se découvraient sans-culottes
Des solidarités trouvaient leur élan
Malgré des chefaillons mis comme appelants

On croisait dans les collines
L'asperge et le serpolet
Amandiers et bécassines
Des lapins et des collets
Des lieux de rêve sauvages
D'explorations angoissées
Des lits de boque et d'ombrage
Suant le secret froissé
Mais l'industrie, déjà, rongeait les abords
Des quartiers, imprégnés d'odeurs, de poussières
Nappés d'argile et de ciment des carrières
La chimie crachait dans les égouts du bord
De la mer, rouge à tribord, morte à bâbord

Pas de blindage à la porte
Puisqu'on y laissait la clé
Le temps, sous la vigne accorte
Passait prendre un pataclet
Sur les écarts de l'Estaque
Parqués autour d'un point d'eau
Dix à douze par baraque
L'étrangeté sur le dos
Pièces détachées tirées des colonies
Pour trémies, fours, pontons, broyeurs, bétonnières
Chaoui, Kabyle à la solitude fière
Traversaient nos jours avec parcimonie
Enragués muets dans leur monotonie

Aube émaillée de tinettes
--Pots de mistral parfumé--
D'échos mouvants de barquettes
Sur fond d'éclats enfumés
Pavés résonnant futailles
Cent métiers de mains fendues
Poissonnière arquant la taille
Dans les travioles pendues
Docker, maçon et cordonnier qui blaguaient
Chez le coiffeur... qui buvait un coup en face
Pour communiquer pas besoin d'interface
A portée d'usine, les vies bouléguaient
Brassée d'ailleurs fanés, l'accent naviguait

Rue fontaine, rue bavarde
Dont chacun faisait sa cour
Où la bagnole --Dieu garde!--
Commentait la mène en cours
Pas d'écouteurs sur la tronche
Voix, sons, sirènes, concert
Des ateliers où les bronches
Se tricotaient des cancers
Terrains-décharges, steppe ici, ghetto là
Le frais sur le pas des nuits d'été bonace
Ciné-quartier, bleu Shangaï, fierté de classe
Mais rythme et gestes du rock déjà trop là
Nous éructait des pensées coca-cola

Les profs n'étaient pas marxistes
Tout juste un, un peu facho
Mais au groupe antifasciste
Certains, se montrant plus chauds
Partageaient à notre table
Les idées et le tabac
Ça nous lestait le cartable
De leçons volant moins bas
On voulait tout mettre vie par-dessus fric
Percevoir le ciel plutôt que la retraite
Au foot, on rêvait d'exploit pas de galette
Au cul du futur, on foutait du plastic
Avec les religions, on était moins chics

Alchimistes d'Univers, passés seize ans
On badait "Dallas" le soir de nos trente ans
Jeunesse aux rêves gérés du temps présent
Sauras-tu grandir rebelle à quarante ans?
Va-t-en savoir...

Marius Vinson
 
Pour tous ceux qui n'ont pas trempé les pieds de leur jeunesse dans la rade marseillaise, je dois fournir quelques renseignements.
Petit lexique de vocabulaire local, souvent issu du provençal.
 
"Bette": petite barque à fond plat.
"Capian": montant dépassant à l'avant du bateau et servant à amarrer (à capeler).
"Mahonne": chaland plat, souvent en bois autrefois.  
"Largade": vent, brise du large.
"Roucaou, sar, loup, saran": poissons.  
"Calambo": petite crevette grise.
"Capélan": ici, pas le poisson mais cureton, bigot. 
"Boque": petite herbe fine...pour lit douillet.
"Pataclet": pastis à la marseillaise (un poisson aussi). 
"Enragués": accrochés, coincés, bloqués.
"Tinette": seau hygiénique qu'on déposait sur le trottoir et qu'un cheval, tirant une grosse cuve, récoltait.
"Bouléguaient": de "bouléguer", bouger, remuer. 
"Cagade"... a dû faire le tour du monde, non?

 



26/08/2019
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