Les think tanks s’installent au cœur de l’État.


Ils sont de mon point de vue un des pires poisons de notre démocratie déjà bien malade. Travaillant dans l'ombre, ils sont pourtant objectivement aux commandes en ce qu'il hantent tous les cabinets ministériels. Au cœur du pouvoir, ils participent au travail de destruction de l'état.
Article très intéressant pour mieux comprendre "comment ça marche" et ce qui nous attend!

Roland Gori et Dostena Anguelova analysent comment des réseaux d'experts s'efforcent de neutraliser toute résistance au dogme néolibéral.

« La technique est désormais notre destin, au sens où Napoléon le disait, il y a cent cinquante ans, de la politique, et Marx, il y a un siècle, de l’économie [1]. »

https://static.blog4ever.com/2012/01/636480/l_6657445.gif’installation d’un Conseil scientifique de l’Éducation nationale par le ministre Jean-Michel Blanquer a provoqué quelques légitimes inquiétudes dont la presse s’est fait l’écho. Voilà un ministre qui met parfaitement en œuvre les décrets d’application de l’expression présidentielle « en même temps [2] ».

Roland Gori, psychanalyste, professeur honoraire de psychopathologie clinique à Aix-Marseille Université, président de l’Association Appel des appels. Derniers ouvrages parus : La Dignité de penser, Paris, LLL, 2011 ; La Fabrique des imposteurs, Paris, LLL, 2013, Faut-il renoncer à la liberté pour être heureux ? Paris, LLL, 2014 ; L’Individu ingouvernable, Paris, LLL, 2015 ; Un monde sans esprit. La Fabrique des terrorismes, Paris, LLL, 2017.

Dostena Anguelova, chargée de cours en anthropologie politique à l’Université de Strasbourg. Derniers ouvrages : Les Experts de la tradition, 2010, Iztok Zapad ; Think tanks : imposteurs de la démocratie, CS éditions Paris, coll. Exote, 2018 (à paraître).
Tout en chantant les louanges de l’humanisme, et en se référant à la méthode Montessori qui préconise l’« auto-éducation » de l’élève, « en même temps » le ministre Blanquer installe un conseil scientifique à la tête duquel il nomme Stanislas Dehaene, éminent professeur de psychologie cognitive et expérimentale au Collège de France, entouré d’une « brochette » de positivistes assumés.

Ces « experts » piloteront et corrigeront au mieux par IRM et protocoles « randomisés » la pratique pédagogique du « million d’employés [3] », comme les nomme Stanislas Dehaene, chargés de les encadrer. Rien ne sera laissé au hasard, à la contingence et à l’imprévu. Ce sera le règne de « la mesure [4] » et de l’« efficacité » qui guideront les pas des « écoliers-machine », et des « employés » en charge de leurs « apprentissages ».

Les métiers de l’éducation enfin, après bien d’autres, seront efficaces et mesurés, leurs actes rationalisés, décomposés, organisés et prescrits par des décideurs, bref, taylorisés [5]. Les « experts » fourniront les guides pratiques nécessaires. Le sacre de l’élève, parfaite machinerie cognitive et neuronale prompte à épeler et à calculer, pourra advenir. Les tests internationaux et autres rankings pourront l’attester. Cela n’empêchera pas les rhétoriques de propagande humaniste et l’appel mystique à la Nation.

Une nation start up qui, là comme ailleurs [6], impose des pratiques sociales férocement aliénantes, enserrées aux deux extrêmes par l’économisme et le scientisme. Mais, ces nouveaux dispositifs d’encadrement de nos manières de vivre ne sont pas des phénomènes isolés. Ils constituent un fait de notre civilisation européenne normalisée toujours davantage par les standards américains.

C’est dans la niche écologique de cette culture qu’émergent les think tanks : centres d’expertise privés qui accueillent des universitaires d’élite et prétendent représenter la société civile face à l’État. Dans cette révolution symbolique (Pierre Bourdieu) les « experts », favorables au néolibéralisme, fournissent des recettes de bonne « gouvernance », apte à éclairer l’opinion publique des démocraties, libérales ou en voie de le devenir [7].

Au cours de cette « transition démocratique », ces thinks tank, « indépendants » et « objectifs », ont pour charge politique d’éviter aux peuples de ces démocraties libérales, ou en cours de « libéralisation », la nostalgie d’idées socialistes ou souverainistes. Il faut une fois pour toutes dire, et répéter ad nauseam, qu’il n’y a pas d’autre alternative que celle d’un néolibéralisme auquel même les « partis de gauche » de la social-démocratie se sont ralliés. La preuve par l’exemple !

Ces « clans » de « l’extrême centre », formés dans les réseaux du soft power américain, ont réussi à incarner leur rêve dans le parti du président Macron. Le programme présidentiel avait en effet pour « grand ordonnateur » Jean Pisani-Ferry – fondateur et ancien directeur du très influent think tank européen Bruegel. Claude Bébéar, le fondateur d’un think tank libéral de droite – l'institut Montaigne – rend public pour la première fois son choix de vote dans Les Échos : Emmanuel Macron est la solution pour la France ! Laurent Bigorgne, directeur de l’Institut Montaigne, travaille également sur le programme du futur président, notamment dans le domaine de l’éducation, d’où est issu le ministre Jean-Michel Blanquer, vieux compagnon de route de l’Institut Montaigne.

Au cœur de l’État, des dispositifs de contrôle et de normalisation.



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20/02/2018
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