GAZ DE SCHISTE AUX USA : ET S'ILS N'ÉTAIENT PAS SI RENTABLES ?

 

Cours trop bas, peu exportables : l'Eldorado est peut-être un mirage

 

Polluante, certes, mais un incroyable moteur de croissance : tel est l'état du débat concernant l'exploitation des gaz de schiste. Pourtant, il n'est même pas certain que cette exploitation soit rentable, ainsi que le révèlent certaines données de l'exploitation américaine.

Le débat sur la transition énergétique démarre aujourd’hui en France, et l’exploitation du gaz de schiste sera forcément au coeur des discussions. Libération y consacre son dossier du jour. Les arguments habituels des pro et anti-gaz de schiste sont abordés. D'un côté ceux qui voient dans les gaz de schiste un moteur de croissance incomparable, comme Amy Myers Jaffe, la directrice du département de l’énergie à l’université californienne de UC Davis. De l'autre, Josh Fox, réalisateur du fameux documentaire Gasland dans lequel on voit l'eau du robinet s'enflammer chez des particuliers ayant accepté la présence d'un puits à proximité de leur maison... Libération tenteune synthèse des avantages et des inconvénients de l'extraction par fragmentation. Le débat est toutefois cantonné aux perspectives économiques, notamment en termes d'emplois et aux dangers écologiques. A nouveau présentée comme la nouvelle corne d’abondance, l’extraction des gaz de schiste serait, pour ses zélateurs interrogés par Libé, à l’origine de "centaines de milliers d’emplois" aux États-Unis et leur permettrait d’atteindre l’autosuffisance énergétique. À l’inverse, les "anti" gaz de schiste parlent toujours de risque écologique majeur compromettant l’avenir de la planète.

 

 

Les gaz de schiste, une manne ! Extrait d'un reportage de France 2, que nous avions diffusé dans notre récente émission avec Emmanuel Todd. En voiture pour l'Eldorado ! picto

 

 

En France, la logique économique et financière de l’exploitation du gaz de schiste est étrangement passée sous silence, l’aspect écologique étant le seul argument mis en avant par ses opposants. La question mérite pourtant d’être posée. Car quelques mauvais coucheurs douchent tous les espoirs en annonçant l’explosion d’une bulle rappelant celle des valeurs Internet en 2000. Pas moins !

Rue89 interrogeait fin octobre l’universitaire Giacomo Luciani, spécialiste du pétrole, sur la «révolution» que représente le gaz de schiste aux États-Unis. Celui-ci évoquait avec enthousiasme les conséquences économiques :

"[Elles sont] énormes. D’une part, les États-Unis seront moins dépendants des producteurs de pétrole du Moyen-Orient. Mais surtout, cet afflux d’or noir peut signifier à très court terme une réduction significative du déficit commercial et, donc, de la dette de l’État grâce aux nouveaux impôts prélevés."

En outre, la production massive de gaz a fait baisser les prix à un niveau historiquement bas. Ce qui a relancé la pétrochimie dans le pays. Des usines ont rouvert. Des centaines de milliers d’emplois ont été créés en très peu de temps. Sans compter que cette énergie bon marché permet à l’industrie américaine d’être de nouveau très compétitive. À commencer par l’industrie automobile, qui connaît une belle relance. L’avantage est très important.

En mars 2012, le gouvernement américain dévoilait un document essentiel sur sa politique énergétique. En page 12, le gouvernement indiquait que les experts tablent sur la création de 600 000 emplois dans le secteur d’ici la fin 2020.

L’énorme et très écouté cabinet d’audit PriceWaterHouseCoopers (PWC) a quant à lui publié un rapport qui estime à un million le nombre d’emplois supplémentaires dans l’industrie manufacturière d’ici à 2025.

Formidable, non ?

Non.

Il faut garder en mémoire que PriceWaterHouse n’en est pas à son premier accès (excès ?) d’optimisme, il en avait déjà manifesté un tout à fait similaire à l’époque de la bulle Internet…

Par ailleurs, si l’on en croit toute une série d’e-mails et de documents issus du secteur de l’exploitation des gaz de schiste publiés par le New York Times en juin 2011, cet engouement pour le gaz de schiste serait clairement le résultat d’un optimisme pas vraiment désintéressé.

Depuis la fin 2008, la réserve fédérale pratique une politique de taux d’intérêt proche de zéro pour cent. Ce flot d’argent "gratuit" a boosté les marchés actions, mais aussi les investissements à la recherche d’une forte rentabilité. Ce fut le cas également pour le secteur de l’exploitation du gaz de schiste.

D’autant que les publications officielles gouvernementales et du secteur minier américain tablaient sur des réserves monumentales, devant mener les États-Unis sur le haut du podium mondial en matière d’exportation d’hydrocarbures dès 2020.

L’Agence internationale de l’énergie, qui pronostiquait en novembre dernier que les États-Unis seraient le premier producteur mondial en 2020, se fonde sur l’essor de la production des hydrocarbures non conventionnels, c’est-à-dire le pétrole de schiste et le gaz de schiste. Tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes, donc.

Pourtant, le New York Times notait dans son article de juin 2011 les doutes de nombreux acteurs du secteur. Il publiait ainsi un e-mail adressé par Deborah Rogers, membre de la Réserve fédérale de Dallas, à un géologue :

"Ces puits se vident si vite que les opérateurs sont engagés dans un coûteux jeu de rattrapage. Ceci pourrait avoir de graves conséquences pour notre économie locale".

Dans un e-mail à l’un de ses collègues, un autre géologue de ConocoPhillips indiquait en 2009 :

"Cela risque de finir comme le moins rentable des gisements", faisant référence au fameux gisement de Spraberry, qui fut une catastrophe financière.

Autre exemple troublant : dans un e-mail de 2009, un responsable de IHS Drilling Data estimait que les champs d’exploitation de Haynesville et Marcellus étaient en fait "une chaîne de Ponzi" , c’est-à-dire un montage financier frauduleux visant à attirer les gogos.

Ces voix dissonantes, au sein même du secteur concerné, ne jaillissent pas par hasard : les exploitations reposant sur la technique de fracturation sont plus coûteuses que celles permettant d’extraire du gaz de manière traditionnelle (nappes de gaz). Avec un prix du gaz en chute libre et une production en très forte augmentation ces dernières années, elles ne sont pas rentables. D’autant que les puits ont un rendement maximal durant les premières 24 heures, qui baisse fortement par la suite. Il faut alors recreuser. Au surplus, ils ont un temps de vie d’exploitation d’environ 3 à 5 ans contre près de 40 ans pour un puits classique.

Selon cette analyse financière, il faudrait que le cours du gaz soit au moins à 8 dollars contre 3,79 dollars actuellement pour qu’un puits soit rentable. On en est loin, ainsi que le confirme cette analyse de Marc Durand, géologue canadien.

WALL STREET DOUTE…

Les entreprises ayant une forte activité dans le secteur de l’extraction de gaz de schiste par fracturation ont d’ailleurs souffert ces dernières années.

Notamment Chesapeake Energy Corp qui commence à avoir des difficultés sérieuses après avoir été saluée en 2007 par le magazine Fortune comme la société de gaz et de pétrole la mieux gérée.

Cours de bourse sur les 5 dernières années de Chesapeake Energy Corp picto


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L’évolution est similaire pour le cours de Baker Huges Inc, Superior Energy Services, Ultra Petroleum Corp. Même le géant Halliburton a été malmené.

En devenant le premier producteur mondial de gaz naturel l’année dernière, les États-Unis ont engendré une baisse très importante des prix dans le pays, d’autant que si les infrastructures pour l’importation de gaz sont nombreuses, celles nécessaires à l’exportation sont quasi inexistantes. Impossible pour les États-Unis d’écouler leur surproduction vers des marchés comme le Japon où le cours du gaz est nettement plus élevé (autour de 17 dollars). Un cercle vicieux est en place : plus les États-Unis produisent de gaz de schiste (et si la consommation n’augmente pas drastiquement), plus les chances de voir les cours remonter vers un niveau assurant une rentabilité s’éloignent.

CHUTE DES COURS DU GAZ...ET DU NOMBRE DE PUITS


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Les cours du gaz ont d’ailleurs nettement chuté ces dernières années :

picto Cours du gaz, 1990-1012 – Henry Hub Natural Gas Futures

Les sociétés du secteur elles-mêmes semblent perdre peu à peu leur intérêt pour le gaz de schiste. Pour s’en rendre compte, il faut suivre l’évolution du nombre de plates-formes d’exploitation de gaz naturel dans le pays.

L’extraction par fracturation a véritablement démarré au début de ce siècle. Le point culminant de l’activité de forage pour l’extraction de gaz a été atteint en 2008 avec 1 600 plates-formes. En 2011, leur nombre était descendu à 882.

Selon les chiffres publiés par la référence en ce domaine, le cabinet Baker Huges, le nombre de plates-formes d’extraction de gaz avait baissé la semaine dernière de 52% par rapport à la semaine correspondante de 2011, on n'en comptait plus que 406.

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Ceci peut s’expliquer par la baisse des cours du gaz naturel et le manque de rentabilité évoqué dans l’analyse financière. Les «pro» gaz de schiste avancent pour leur part une meilleure efficience de ces plates-formes, qui produiraient plus.

Cependant, l’augmentation dans le même temps du nombre de plates-formes d’exploitation de pétrole (+22,1%) laisse clairement entendre que les entreprises se recentrent sur un produit dont la rentabilité est mieux assurée.

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Lorsque l’on croisait ces courbes en mai dernier, cela donnait une vision assez claire du recentrage en question :

picto


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Alors que le débat repart de plus belle en France sur l’intérêt ou non de l’extraction du gaz de schiste, il ne faudrait pas que l’optimisme lié à l’abondance supposée d’une énergie dans les sous-sols masque la réalité des coûts de production. D’autant qu’en matière d’optimisme entourant la recherche de sources miraculeuses d’énergie, la France s’est déjà distinguée par le passé

 

 



30/11/2012
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